Dans les camps, des enfants transforment la violence en scène
La violence acharnée des groupes armés en Haïti pousse toutes les catégories sociales à fuir, même les enfants ne sont pas épargnés. Au milieu de ce chaos, les enfants décident de faire du théâtre. Un moyen pour se libérer et s’exprimer. En atelier de répétition, leurs gestes sont hésitants, leurs voix tremblent encore, mais quelque chose d’essentiel est en train de naître : une parole libérée.
Ces enfants ont en commun une histoire lourde. Ils ont fui la violence des gangs qui ravage plusieurs quartiers de Port-au-Prince. Certains ont vu leur maison incendiée, d’autres ont perdu des proches. Tous vivent aujourd’hui dans des conditions précaires, entassés dans des camps où l’accès à l’eau, à la nourriture et à l’éducation reste limité. Pourtant, au milieu de cette détresse, la Brigade d’Intervention Théâtrale-Haïti (BIT-Haïti) leur offre un espace de reconstruction : des ateliers de théâtre.
Le théâtre comme refuge
Pendant deux semaines, des animateurs et animatrices de la Brigade d’Intervention Théâtrale-Haïti (BIT-Haïti) offrent des sessions de formation en théâtre à 10 enfants, dans le cadre du projet « Théâtre contre la violence ». L’objectif n’est pas seulement artistique. Il s’agit avant tout d’un travail thérapeutique, permettant aux enfants de mettre des mots sur leurs traumatismes.
« Quand je joue au théâtre, je me sens bien. Le théâtre me permet de faire de grandes découvertes », confie Nicson, 12 ans, les yeux fixés sur le sol.
Les exercices commencent souvent par des jeux simples : respiration, expression corporelle, improvisation. Puis, peu à peu, les enfants sont invités à raconter leurs histoires. Ces récits deviennent la matière première des pièces qu’ils construisent ensemble sous le leadership des moniteurs et monitrices.
« Nous commençons toujours par une série d’exercices corporels et vocaux. Cela leur permet non seulement de se concentrer, ce qui est toujours difficile, mais aussi de comprendre l’importance du corps et de la voix dans la pratique théâtrale », explique Daphena Remedor, coanimatrice des ateliers aux côtés de Jenny Cadet dans le projet.
Des quotidiens difficiles
Lors des répétitions, les enfants racontent leurs expériences quotidiennes. Un jour, une fille du groupe partage son histoire : des hommes consomment des produits toxiques ouvertement, sous les yeux de tous. Ils laissent échapper des fumées qu’ils imposent aux personnes autour d’eux. Sa voix se brise, mais elle continue.
« Ils nous obligent à respirer l’odeur de leurs produits délibérément », raconte Stella avec dégoût.
« Je n’ai aucun bon souvenir du camp jusque-là. Pour moi, on ne peut pas évoquer des choses positives quand vous vivez dans un espace pareil. Ici, il n’y a rien d’agréable », ajoute-t-elle.
« À la maison, quand il pleuvait, je n’avais aucun souci. Maintenant ce n’est plus le cas, quand il pleut je n’arrive pas à dormir », renchérit-elle.
Jennifer, de son côté, raconte toutes ses difficultés dans le camp du Lycée Marie-Jeanne où elle réside avec sa famille depuis qu’elle a laissé sa maison à Carrefour-Feuilles, sous la menace des hommes armés.
« C’est difficile pour nous de vivre dans les camps. C’était mieux quand j’étais à la maison », explique Jennifer, l’élève en 6ème Année Fondamentale.
Elle se souvient encore d’une horrible soirée qu’elle a vécue dans un site de déplacés.
« Un soir, on était sur le site et on a dû partir parce qu’ils ont lancé du gaz lacrymogène », explique-t-elle avec douleur.
Les vécus quotidiens de ces enfants sont plus tragiques les uns que les autres. Mais, malgré tout cela, les enfants ont de grands rêves.
« Moi, je veux devenir comédien à l’avenir car j’aime le théâtre », lance fièrement Nicson. « Je veux avoir également beaucoup de moyens pour aider les enfants », poursuit-il.
Un amour passionné pour le théâtre
Au-delà de leurs difficultés quotidiennes, les enfants restent attachés au théâtre, particulièrement aux ateliers que réalisent BIT-HAÏTI. Chaque jour, après l’école, ils se présentent aux séances de répétition qui se déroulent au studio d’En Lisant à la rue des Marguerites, à Bois-Verna. Ils réalisent les exercices avec passion et détermination.
« J’ai aimé la première expérience que j’avais faite en théâtre. J’aime le théâtre. À travers le théâtre, j’apprends beaucoup de choses. Par exemple, auparavant j’étais beaucoup plus timide et ce n’est plus le cas aujourd’hui », avance Stella.
C’est l’histoire de ces passionnés de théâtre qui servent de point d’ancrage pour le montage des différentes pièces.
« Les histoires nous permettent d’imaginer ce qu’ils vivent et de leur donner une forme artistique. Ces récits nous permettent également de repérer des thèmes transversaux dans la vie de chacun et de trouver un fil conducteur où la finalité de la vie n’est pas véritablement différente, ce qui conduit à une dénonciation et à une revendication centrale », souligne Daphena Remedor, celle qui est l’assistante à la programmation.
À chaque séance de répétition, les enfants gagnent en confiance, en capacité d’expression, et même en concentration. Certains commencent à s’intéresser à la lecture et à l’écriture, motivés par l’envie de créer leurs propres histoires.
« Je veux écrire une pièce sur ma vie », affirme Nicson. « Pas seulement ce qui est triste, mais aussi ce que je veux devenir. »
Un espoir au cœur de la tourmente
Dans un pays marqué par des crises répétées, ces initiatives rappellent la capacité de résilience des communautés. Le théâtre, ici, n’est pas un luxe. Il devient un outil de survie psychologique, un moyen de reconstruire ce que la violence a détruit.
« Malgré les difficultés qu’ils rencontrent au quotidien, ils n’ont aucun mal à se souvenir des exercices et de tout ce qui a déjà été partagé. Cela facilite également l’intégration des nouveaux participants », conclut Daphena avec un air satisfait.
Sous le toit du studio d’En Lisant, les enfants continuent de répéter. Leurs voix s’élèvent, encore fragiles mais déterminées. Dans cet espace précaire, une certitude s’impose : même au cœur de la violence, l’art peut ouvrir un chemin vers la guérison.
À noter qu’à la fin de ce cycle de formation, une prestation sera offerte au public par les enfants. Pour cette occasion, l’émotion sera palpable. Cette représentation sera bien plus qu’un spectacle pour les enfants, ce sera une affirmation d’existence.
Terry Vebert Belfleur
1er avril 2026
Les noms des enfants utilisés dans cet article sont tous des noms d’emprunt
