Récit d’une initiative pédagogique autour du débat contradictoire
À environ vingt-cinq kilomètres de la ville de Jérémie, au cœur d’une école congréganiste ancrée dans son territoire, une initiative pédagogique a récemment donné lieu à une scène aussi simple que profondément signifiante. Une scène où la parole, la musique et l’éducation citoyenne se sont rencontrées.
Depuis près de douze ans, Waldinde Germain enseigne à l’Institution Pierre Toussaint de Sassier. Cette année, animé par le désir de renforcer l’esprit critique et l’expression argumentée chez ses élèves, il décide d’introduire le débat contradictoire auprès des classes de 8e, 9e et de deux classes du secondaire. Pour éveiller leur intérêt, il choisit un point d’entrée peu ordinaire : l’hymne des débatteurs (qu’il a initialement élaboré).
À l’aide d’outils audiovisuels — ordinateur portable, projecteur et système de son — les élèves découvrent cette chanson porteuse de valeurs : tolérance, respect des différences d’opinion, rigueur intellectuelle. L’initiative ne passe pas inaperçue. Le père curé de la paroisse, sous la tutelle de qui fonctionne l’école, y prête une attention particulière et soutient pleinement la démarche.
Le jeudi 19 février 2026, alors qu’il assiste à l’ambiance créée par l’hymne dans une classe de NSII, le prêtre est frappé par la force du message et l’adhésion des élèves. Il prend alors une décision spontanée : le lendemain, lors de la montée du drapeau, l’hymne sera chanté par l’ensemble de l’école.
Le vendredi matin, des copies du texte sont distribuées. Mais une surprise l’attend. À son grand étonnement, plusieurs élèves qui n’avaient jamais travaillé directement sur cette chanson en connaissent déjà les paroles. La musique a circulé, le message aussi.
Après le chant collectif, le père curé lance un défi :
« J’ai un cadeau pour celui ou celle qui viendra devant chanter seul(e), sans copie, l’hymne pour moi. »
Deux élèves se présentent. Deux filles. L’une est en 7e, l’autre en NSII. Elles chantent sans hésitation, avec assurance. Pourtant, Waldinde Germain ne travaille pas avec les classes de 7e. Le message a donc franchi les frontières prévues, preuve que l’apprentissage ne suit pas toujours les chemins formels.
Les applaudissements fusent. Les récompenses sont promises : une calculatrice, une boîte de stylos et des instruments géométriques. Mais l’essentiel n’est pas là.
Prenant la parole, le prêtre invite les élèves à aller au-delà de la chanson :
« Il ne suffit pas d’aimer et de chanter cet hymne. Il faut en appliquer les paroles. »
Il insiste alors sur les premiers vers du refrain :
« Débatteurs, combattons l’intolérance, optons pour l’excellence. »
Il les interpelle alors par une série de questions directes :
Est-ce que l’élève assis à côté de toi, l’acceptes-tu sans problème lorsqu’il ne partage pas ton point de vue sur un sujet ?
Parce que tu es catholique et que l’autre est protestant ou vodouisant, le traites-tu comme un être humain ?
Est-ce que nous laissons parfois nos opinions politiques semer la division entre nous ?
Pour lui, si nous sommes capables d’y répondre honnêtement, alors nous pouvons dire que nous combattons réellement l’intolérance. Quant à l’excellence, elle exige un engagement réel envers l’école : accorder plus d’importance aux apprentissages qu’au téléphone et aux réseaux sociaux. Internet et le téléphone peuvent soutenir les études et aider à atteindre l’excellence, à condition d’en faire un usage réfléchi. Il faut continuer à fournir des efforts, même lorsque les résultats sont déjà satisfaisants.
Le père Tony conclut en s’adressant aux élèves :
« Je remercie Maître Waldinde pour les débats qu’il vous apprend à mener et pour cet hymne. Je souhaite que vous fassiez toutes et tous des efforts pour mettre en pratique les paroles qu’il contient. »
Dans cette école éloignée des grands centres urbains, un simple hymne est devenu un outil pédagogique, un support de réflexion citoyenne et un levier de cohésion. Une preuve, s’il en fallait une, que l’éducation à la parole, au débat et à la tolérance peut transformer le quotidien scolaire — et parfois bien au-delà de la salle de classe.
