Les Rescapés : Femmes déplacées, théâtre forum et reconstruction collective

REVIV afich sit.jpgDans un contexte marqué par l’insécurité, les déplacements forcés et la violence armée à Port-au-Prince, l’association "Les Rescapés" mobilise le théâtre forum comme espace de parole et de responsabilité collective auprès des femmes déplacées. Dans cette entrevue, Thomas Noreille, président de l’association, revient sur cette démarche artistique et sociale menée dans le cadre du programme REVIV – « Revitalizasyon ak Vizibilite sektè kiltirèl ayisyen an », piloté par FOKAL avec le financement de l’Union européenne, où la culture devient un outil de dialogue, de conscience sociale et de reconstruction.

 

1. Comment est née l’association "Les Rescapés" et qu’est-ce qui fonde aujourd’hui son engagement auprès des populations déplacées ?

L’association Les Rescapés est née en 2007 d’une conviction fondatrice : l’art peut être un puissant levier de transformation sociale. Dès l’origine, sa mission est claire : former, éduquer et éveiller les consciences à travers les pratiques artistiques. Ancrée dans une démarche sociale et participative, l’association considère l’art comme un espace d’expression citoyenne, de dialogue et de transformation collective.

Cet engagement s’affirme à la suite du séisme de 2010. Face à l’ampleur du traumatisme et à la précarité extrême vécue dans les camps de personnes déplacées, Les Rescapés mettent en place des ateliers artistiques - théâtre, danse, musique, jonglage, peinture - dans des camps, des orphelinats et des écoles. Plus de 4 500 enfants bénéficient ainsi de ces espaces de création, pensés comme des lieux de reconstruction psychologique, de lien social et de réappropriation de l’imaginaire en contexte de crise.

En 2012, l’association se forme au théâtre forum sous la direction du comédien et metteur en scène suisse Fabrice Bessire. Cette rencontre marque un tournant décisif : le théâtre forum devient le cœur de la démarche artistique et sociale des Rescapés.

Développé dans les années 1960 par Augusto Boal, le théâtre forum est une technique du Théâtre de l’Opprimé qui place le spectateur au centre de l’action. À partir de situations d’injustice ou d’oppression inspirées de la réalité, le public est invité à intervenir, à remplacer un personnage en difficulté et à expérimenter d’autres issues possibles. L’objectif est de transformer le spectateur en « spect-acteur », capable de réfléchir, de réagir et d’agir face aux réalités sociales qui le concernent.

Aujourd’hui, face à la multiplication des déplacements forcés liés à l’insécurité et à la violence armée et les cas de viols à Port-au-Prince, cet engagement prend une nouvelle dimension. Il s’agit de redonner une place, une voix et une dignité à des populations déplacées, spécialement les femmes souvent réduites au silence. À travers le théâtre forum, Les Rescapés affirment que même dans les contextes les plus fragiles, la culture demeure un espace essentiel de parole, de conscience et de reconstruction collective.

2. Pourquoi était-il essentiel de placer les femmes au cœur du projet Femmes, Voix et Théâtre Forum ?

En mars 2025, dix femmes survivantes de violences liées aux gangs ont été formées par l’Association Les Rescapés à la pratique du théâtre forum. Parmi elles, cinq ont vécu dans des camps de déplacé.es (notamment à OPC et à l’École Nationale Colbert Lochard). Profondément choquées et révoltées par les nombreux cas de violences sexuelles perpétrées dans ces espaces de grande précarité, elles ont exprimé une volonté claire : agir. C’est ainsi qu’est née l’idée de présenter quatre représentations de théâtre forum directement au sein des camps de déplacé.es de Port-au-Prince.

Dans ces camps, les femmes sont à la fois les plus exposées aux violences et les moins écoutées. Pourtant, ce sont elles qui assurent la survie quotidienne des familles, qui prennent soin des enfants, qui maintiennent les liens sociaux et la cohésion communautaire. Leur donner un espace d’expression artistique ne relève donc pas du symbole : c’est un acte profondément social et politique, qui reconnaît leur rôle central et leur légitimité à prendre la parole.

Avec ce projet, les femmes ne sont pas de simples bénéficiaires. Elles deviennent créatrices, interprètes et médiatrices. Elles parlent à partir de leur vécu, mais aussi au nom de leur communauté. Le théâtre forum leur offre un cadre sécurisé pour transformer des expériences de violence et de souffrance en récits collectifs porteurs de réflexion, de dialogue et de changement.

Placer les femmes au cœur du projet, c’est affirmer qu’elles ne sont pas uniquement des victimes, mais des actrices essentielles du dialogue, de la sensibilisation et de la transformation sociale au sein de leurs communautés.

Et cela permet un renforcement de capacités des comédiennes formées par Les Rescapés. Encadrées par deux comédien·nes expérimenté.es, elles bénéficieront d’un accompagnement complet (scénarios, mise en scène, logistique) et d’une rémunération, ressource précieuse dans un contexte de précarité, qui valorisera leur rôle d’artistes-actrices du changement.

3. Comment fonctionne concrètement le théâtre forum dans les camps et quelles réalités sont mises en scène ?

Le théâtre forum débute par une scène courte, interprétée par les comédien.nes, qui met en lumière une situation de violence, d’injustice ou de domination inspirée de faits réels. Cette scène est volontairement construite sans solution : elle se termine de manière tragique, afin de faire émerger un sentiment d’injustice et de susciter la réaction du public.

À partir de ce moment, les spectateur.rices sont invité.es à intervenir. Ils et elles peuvent monter sur scène, remplacer un personnage en difficulté et proposer d’autres manières d’agir pour tenter de changer le cours de l’histoire. Le scénario est conçu de façon ouverte, avec plusieurs points d’intervention possibles, afin d’explorer collectivement différentes alternatives et d’éviter l’issue fatale.Le théâtre forum permet ainsi d’aborder des sujets sensibles sans jugement ni morale imposée. Il s’agit d’un espace d’expérimentation collective, où chacun peut essayer, se tromper, recommencer, en se mettant à la place de l’autre. Les communautés deviennent alors pleinement actrices de la recherche de solutions et prennent conscience, par elles-mêmes, des effets destructeurs de la violence, tant au niveau individuel que collectif.

Dans les camps de déplacé.es, cette méthode fonctionne particulièrement bien, car les situations mises en scène sont immédiatement reconnaissables et répondent à un fort besoin d’expression. Les comédiennes choisissent de traiter des violences sexuelles, du silence imposé aux victimes, de la peur de dénoncer, du rôle de l’entourage, de la banalisation de certaines violences ou encore de l’impunité.

Ce processus transforme chaque représentation en un véritable espace de dialogue collectif, où la parole circule, où les tabous peuvent être abordés, et où se recrée progressivement un lien social fondé sur l’écoute, la réflexion et la responsabilité partagée.

4. Avez-vous observé un moment fort ou une transformation marquante ?

Lors d’une répétition de notre théâtre forum sur la violence sexuelle, l’une des comédiennes, elle-même victime, a interrompu la scène en disant : « C’est la première fois que je parle de ça sans avoir honte. » Ce moment a profondément marqué le groupe. Ce qui était au départ une formation artistique est devenu un espace de confiance et de reconstruction personnelle.

Depuis que nous pratiquons le théâtre forum, nous avons aussi vu des hommes prendre la parole après les représentations sur la violence sexuelle, reconnaître leur rôle de témoins passifs et s’engager à protéger davantage les femmes et les jeunes filles. Ces moments montrent que le théâtre forum ne change pas tout, mais qu’il ouvre des brèches, là où le silence semblait de mise.

5. Quel message souhaitez-vous porter à travers ce projet et comment s’inscrit-il dans la vision de REVIV ?

Dans un contexte d’urgence humanitaire, nous souhaitons rappeler que la culture n’est pas secondaire. Elle est un espace où une société peut se penser, se questionner et imaginer son avenir. À travers ce projet, nous affirmons que même dans les camps de déplacé.es, la création artistique a toute sa place.

Le projet s’inscrit pleinement dans la vision de REVIV « La culture, témoin de notre avenir commun », car il montre que l’avenir se construit aussi à partir des marges, des voix invisibilisées et des expériences vécues. En donnant la parole à des femmes déplacées, ce projet fait de la culture un lieu de mémoire, de conscience et de responsabilité collective.

 

Propos recueillis par
Gary Lubin
Coordonnateur du Programme REVIV
FOKAL

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